Résister par une consommation responsable
un commerce éthique ?les “mauvaises herbes”
Intervention lors du Rassembement pour la Paix
Attachée à la terre nourricière comme je le suis depuis mon enfance, je suis stupéfaite de voir à quel point nos rapports à la nature et aux autres vivants se sont dégradés, depuis que l’argent est devenu maître du monde : dis-moi combien tu possèdes et je te dirai combien tu vaux.
A cause de cette vision réductrice de l’humanité, certains se permettent même d’éliminer leurs concurrents s’il est nécessaire, et tous les prétextes sont bons pour y arriver : la fin justifie les moyens.
Sans aucun contrôle de la part des Etats, et souvent avec leur accord, on épuise les ressources naturelles, on use les sols, on pollue l'eau et l'air, on viole les lois, on cache l’information, on délocalise, on fixe les règles du marché, on exploite ses confrères, on modifie l'ordre des choses, l’équilibre naturel, bref, on met en danger la vie de notre espèce et de notre planète.
La recherche scientifique et technologique mise au service des plus riches y a contribué considérablement. Le perfectionnement et la sophistication des outils de guerre et de destruction massive dépassent aujourd’hui tout ce qui était du domaine de la fiction. Le bilan est plus que désolant : des millions de morts, d’orphelins, de déplacés, de personnes qui n’ont accès ni à la terre, ni à l’eau potable, ni aux soins médicaux les plus élémentaires.
Ces armes de destruction massive s’accompagnent d’autres aussi létales et dont les effets seront probablement irréversibles : l’industrie chimique, l’agriculture intensive, l’industrie pharmaceutique et les OGM.
Le chiffre d’affaires des principaux fabricants d’engrais chimiques et de pesticides, par exemple, n’a fait qu’augmenter ces dernières années. Quand à l’industrie pharmaceutique, elle ne peut être que florissante. Plus on asperge de produits toxiques sur les plantations de céréales, de fruits et de légumes, plus les anticorps des consommateurs s’affaiblissent, laissant place aux virus et à des maladies de plus en plus graves.
Face à ces problèmes, bon nombre de gouvernants et de décideurs politiques ferment les yeux et laissent faire. C’est l’argent qui gouverne le monde. Ainsi, les yeux fermés, ils ont autorisé le commerce des produits toxiques destinés à éliminer des espèces végétales cataloguées comme des « mauvaises herbes ». De même, ils n’hésitent pas à pénaliser, selon les exigences du marché, la culture et la consommation de celles qu’ils estiment « illicites », sans tenir compte des traditions culturelles millénaires des populations indigènes qui y tiennent.
Je ne crois pas qu’il existe dans le règne végétal de bonnes ou de mauvaises herbes, mais des êtres vivants auxquels la nature, dans sa sagesse, a donné un rôle spécifique et indispensable au fragile équilibre de la vie.
Face aux parasites, par exemple, le fait qu’il existe dans un même espace différents types de plantes, chacune avec ses caractéristiques propres, permet de réguler la prolifération incontrôlée des uns et des autres. Bonnes et « mauvaises herbes » associées deviennent donc moins vulnérables aux agressions climatiques intempestives et aux attaques de parasites.
Ce type d’association naturelle ne se fait pas gratuitement. Comme dans tout écosystème, l’union et la diversité font la force et la richesse. Et dans cette relation gagnant-gagnant, l'homme (agriculteur) a toujours contribué en tant que partie intégrante de la nature. En coupant les plantes qui ne lui sont pas utiles dans l'immédiat (comme aliment ou comme médicament), et qui empêchent ses cultures vivrières de se développer comme il le souhaite, il assure sa survie et celle de ses semblables. Les herbes coupées et posées au pied des ses cultures se décomposent et les nourrissent lui permettant de bénéficier de bonnes récoltes. De plus, leurs graines tombées sur le sol repousseront de nouveau en lui assurant des nutriments pour ses prochaines cultures.
Cette interaction respectueuse permet aux cycles naturels de se renouveler à chaque saison et, grâce à elle, l'agriculteur contribue à préserver son environnement naturel, ce qui lui permet toujours de nourrir ses cultures, sa famille et ses semblables, sans compter le bénéfice économique qu’il perçoit par la vente des excédents de production. C’est donc un système de production écologiquement, humainement et économiquement viable car tout le monde y gagne.
Par malheur, dans le nouvel ordre économique, ce partenariat harmonieux entre l’homme et son entourage naturel s’est rompu de façon inquiétante. Pour faire face à la concurrence déloyale et répondre aux exigences du marché global, le petit agriculteur a été poussé à utiliser les pesticides dans ses cultures en oubliant les autres espèces qui y habitent, cohabitent ou dépendent d’elles pour survivre.
Le sol devenu pauvre et non productif, l’agriculteur a du faire appel aux engrais chimiques vendus sur le marché comme des produits miracle. Par leur utilisation, il pensait pouvoir obtenir de « bonnes récoltes ». Mais bien que ses fruits et ses légumes aient poussé en abondance avec une belle couleur et une bonne taille, l’agriculteur constate qu’ils n’ont ni parfum ni goût et, probablement, très peu de valeur nutritionnelle. Puis il s’interroge sur les problèmes de santé qui pourraient survenir.
Sur le plan social, le panorama qui s’offre à cet agriculteur est plus que désolant : les pesticides et les engrais chimiques ayant déplacé la main d’œuvre, les champs et les villages se vident et il se retrouve seul. Ses voisins ont pris la route des grandes villes où le mode de vie projeté par la télévision leur souriait.
Il constate, de plus, que les jours comme les nuits sont devenus particulièrement silencieux ; il voit moins d’insectes ; il entend moins le chant des oiseaux, et le croassement des grenouilles se fait plus rare.
Et comme si cela n’était pas suffisant, une bonne partie du bénéfice perçu par la vente de ses produits a été engloutie par la banque qui lui avait prêté de l’argent pour l’achat de pesticides et d’engrais chimiques.
Sans trop réfléchir, il s’est débarrassé des mauvaises herbes qui jusqu’alors étaient ses partenaires fidèles, et il s’est retrouvé piégé : les pesticides ont pris sa place dans la nature; les pesticides lui ont pris son travail et celui de ses voisins; les pesticides ont coupé son lien avec la nature.
A son tour, il abandonnera ses terres et s’installera en ville dans l’espoir d’un avenir meilleur. Mais il se retrouvera encore plus seul car il n’aura plus de repères. Il constatera alors que les véritables valeurs ont disparu avec les mauvaises herbes. Il comprendra que dans le nouvel ordre économique la valeur de l'homme, la valeur de la nature, la valeur de la vie même, ne se mesure qu’en termes d'argent. Il sera même malade lorsqu’il comprendra que plus l’homme accumule de l’argent, plus il a de valeur, et que plus la terre produit de l’argent, plus elle a d’importance. Comme il n’a ni argent accumulé, ni terre productive, il se sentira tout à fait dévalorisé, marginalisé.
Il faudra que nos gouvernements, avides de notoriété se demandent, pour une fois, si plutôt que de se pencher sur les recherches liées aux OGM, il ne serait pas plus intelligent et profitable à tous d’utiliser les ressources des contribuables dans la récupération et la revalorisation de l'agriculture propre, de lui accorder l'importance qu'elle mérite et d’assurer à l'agriculteur qui s’y investit le soutien financier dont il a besoin. Ceci permettrait de réduire peu à peu les effets pervers du modèle de développement actuel qui ne répond pas aux besoins de l’homme et met en danger la vie de la planète. C’est donc aux ministères de l'Agriculture, de la Santé et de l'Environnement de chaque pays d’en tenir compte.
Il ne faut pas être scientifique pour comprendre que toute modification ou altération de l’équilibre naturel entraînera des conséquences dramatiques pour les êtres vivants. Les modifications génétiques sont susceptibles de produire une réaction en chaîne que l'homme ne pourra sûrement pas contrôler, tout simplement parce qu'elles dépassent l'échelle humaine.
A quoi bon investir des sommes colossales dans la recherche scientifique pour améliorer et prolonger la vie si, parallèlement, on cherche à modifier son ordre naturellement établi sans aucune connaissance des effets de ces modifications à long terme ?
L’ambition et la vanité de ceux qui détiennent l’argent et le pouvoir, l’incompétence et la lâcheté de certains de nos élus et l’indifférence d’un grand nombre d’entre nous, sont les seules mauvaises herbes qu’il faudrait éradiquer.
Lucia AMADO
Silfiac, 21/10/2007